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Soul : le dernier Pixar est-il le chef d'oeuvre attendu ? [CRITIQUE]

De Gaetan Desrois - Posté le 26 décembre 2020 à 17h48 dans Cinéma

Sorti ce 25 décembre sur Disney+, Soul est le dernier film d'animation du studio Pixar. Réalisé par le metteur en scène de Là-haut et Vice-versa, le film répond-t-il à toutes nos attentes ? Réponse. 

De quoi ça parle ? 

Soul raconte l'histoire de Joe Gardner, professeur de musique afro-américain, à qui l'on offre l'exceptionnel privilège de rejoindre le quartet de Dorothea Williams, une saxophoniste respectée. Alors qu'il est sur le point de réaliser son rêve de toujours, Joe est victime d'un accident, et se réveille... dans l'Au-Delà, à la porte du Grand-Après. Ainsi débute le début de cette gigantesque aventure. 

Un contexte difficile 

Depuis son annonce en juin 2019, nous attendions avec impatience Soul, et ce pour plusieurs raisons. Premièrement, nous sommes de grands admirateurs du studio Pixar, qui depuis sa création, a su complètement révolutionner le cinéma d'animation, grâce à des scénarios malins, intelligents et émouvants, reposant sur des concepts novateurs. Nous avions d'ailleurs dédié au studio un gros dossier, dans lequel nous revenions sur chacun de leurs films

Deuxièmement, Soul a été réalisé par Pete Docter, metteur en scène de quelques-uns des meilleurs films Pixar : Monstres & Cie (2001), Là-haut (2009) et Vice-versa (2015). Absolument brillant, Pete Docter s'est rapidement imposé comme l'un des plus grands cinéastes d'animation, à tel point qu'il a naturellement succédé à John Lasseter (Toy Story) au poste de directeur artistique du studio, quand celui-ci a dû prendre la porte après des accusations de harcèlement sexuel en pleine affaire #MeToo

En tant que journalistes, spécialisés dans la Culture Pop et passionnés de cinéma, le contexte dans lequel s'inscrit la sortie de Soul était une troisième et dernière raison de notre impatience. La crise sanitaire a poussé le studio Disney a sortir son film directement sur Disney+, alors qu'il devait initialement sortir en salles. Il s'agit donc du troisième film Disney, à voir son mode de distribution bouleversé, après Artemis Fowl et Mulan. Compte tenu des profondes contestations qu'a suscité l'actuelle politique de distribution de Disney, nous sommes curieux de voir comment sera accueilli Soul, et quelles retombées, positives ou négatives, pourraient avoir la sortie de Soul sur la plateforme de Disney, souvent accusée de ne pas avoir un catalogue suffisamment riche. 

Notons également que la sortie de Soul arrive à un moment-charnière dans l'Histoire du studio Pixar, puisqu'il s'agit de l'un des premiers films de l'ère post-Lasseter. Le studio avait jusqu'à présent toujours fonctionné sous l'égide de l'illustre cinéaste. Bien qu'il ait officiellement quitté le studio en 2018, John Lasseter avait toutefois était crédité au générique de Coco (2017), Les Indestructibles 2 (2018) et Toy Story 4 (2019). En Avant (2020) avait été le premier film Pixar à ne pas être produit par John Lasseter. Malgré ses qualités indéniables, le film d'Heroic Fantasy avait été boudé par le public, du fait de la pandémie de Covid-19, et avait souffert du confinement, qui a interrompu sa distribution. Forcément, compte tenu de ce contexte très particulier, l'importance de Soul va bien au-delà de ses qualités intrinsèques

Un univers passionnant 

Comme Vice-versa avant lui, Soul repose bien évidemment sur son étonnant high-concept : son surprenant Au-Delà, séparé en deux espaces, le Grand-Après (dans lequel vont les âmes des défunts) et le Grand-Avant (dans lequel réside les âmes avant leur arrivée sur Terre). On aurait tort de voir en Soul une redite du film Coco, qui parlait également de mort et de musique. En effet, les deux univers sont très différents : le monde des Morts de Coco était d'inspiration traditionnelle, folklorique, tandis que celui de Soul penche vers l'abstraction et la métaphysique.

Cet aspect purement conceptuel de l'univers de Soul permet aux équipes de Pixar de développer de nouvelles techniques d'animation absolument brillantes, à commencer par ce mélange de 2D/3D pour les Jerry (Michel, en français), qui accueillent les âmes, et administrent la vie dans le Grand-Avant. Tout un passage, dans lequel le personnage de Terry se lance à la poursuite de Joe Gardner, semble être un magnifique hommage au travail d'Osvaldo Cavandoli, et plus particulièrement à sa série La Linea

Les scènes dans le Grand-Avant sont tellement riches visuellement que l'on se surprend à regretter que les personnages n'y passent pas plus de temps. En effet, ces séquences représentent à peu près 50% du film, le reste se déroulant dans le monde réel. Pour autant, si les scènes dans le monde réel semblent plus classiques, elles n'en demeurent pas moins intéressantes, visuellement et scénaristiquement. Tout d'abord parce que Pixar surprend une nouvelle fois dans le travail sur les textures. Chaque film est l'occasion pour le studio de tendre de plus en plus vers le photo-réalisme, et on ne peut qu'être époustouflé par le travail sur la lumière et les reflets dans Soul. Si l'on ne prend pas en compte le character design des personnages, qui fait très cinéma d'animation, on pourrait se croire dans un film réalisé en prises de vues réelles et non uniquement sur ordinateur, tant le New York de Soul fait vrai, authentique. 

Dans le monde réel, si Pete Docter utilise un procédé scénaristique déjà éculé (le changement de corps), il parvient cependant à renouveler son intérêt, en en faisant une source inépuisable de gags, tout en revenant à l'essence-même de ce procédé, qui permet à un personnage de littéralement "marcher dans les pompes" d'un autre. 

Un film pour les adultes ? 

Si les adultes sauront trouver dans Soul un univers foisonnant, plein d'idées de cinéma, le jeune public pourrait toutefois facilement se perdre dans les méandres du film. En effet, là où les précédents films Pixar parvenaient à traiter de manière très simple des questions graves, telles que le deuil (Coco) ou le handicap (Le Monde de Némo), voire des sujets plus complexes, comme l'écologie (WALL-E) ou des principes psychanalytiques (Vice-versaEn Avant), tout en arrivant à parler à la fois aux adultes et aux enfants, Soul semble sacrifier à dessein la compréhension des plus jeunes, en faisant le pari de capter suffisamment leur intérêt par les gags et un visuel bluffant

Habituellement, les univers des films Pixar permettent de synthétiser et de simplifier des questions complexes. Le studio a toujours été maître dans l'art de tisser des métaphores, permettant d'appréhender l'apprentissage de manière extrêmement ludique. La personnification des émotions dans Vice-versa, le sort interrompu de résurrection dans En Avant sont autant de démonstrations de la capacité du studio Pixar à faire des métaphores touchantes, porteuses de sens, et compréhensibles par tous. L'univers de Soul n'a pas de but métaphorique, permettant une démonstration ludique. Vice-versa était la schématisation de questions très conceptuelles, Soul ne passe pas l'étape de la pure conceptualisation. D'ailleurs, les nombreux référentiels qu'utilise le film parlent avant tout aux adultes : les différents quartiers de New York, les traders de Wall Street, les défaites de l'équipe de basket les Knicks, le jazz, les mentions à Copernic, Mère Theresa, Abraham Lincoln.

Alors que Coco appréhendait la question de la mort et du deuil par la relation d'un enfant avec son arrière-grand-mère, permettant ainsi de créer un lien sentimental entre le héros et le jeune spectateur, Soul traite de la question des regrets et du sens de la vie via un personnage adulte. S'il y a bien dans le film un enfant (22) permettant de créer un lien avec le jeune public, il n'est pour autant pas le personnage principal du film. Au vu de ces éléments, on comprend que les enfants ne sont pas le public-cible.

Une bande originale magnifique 

Si l'on pensait que le film allait traiter conjointement la question de la mort et de la musique, on se rend rapidement compte que Soul traitera à peine du premier, et pas du tout du second. Plus précisément, le film de Pete Docter traite de notre rapport à l'existence grâce à la mort. Quant à la musique, elle n'est qu'un prétexte, permettant de donner un peu de substance au personnage principal. D'ailleurs, comme indiqué dans les pages du dernier numéro du magazine Première, Joe Gadner devait initialement être un acteur de cinéma, mais il était trop égocentrique, trop mégalomane aux yeux de Pete Gadner. 

Malgré le fait que la musique ne soit finalement pas centrale au sein du récit, la bande originale de Soul fait partie des plus réussies du studio. Plutôt que de confier la composition des musiques à Michael Giacchino, collaborateur régulier de Pixar, Pete Docter a préféré faire appel au duo Trent Reznor et Atticus Ros, du groupe Nine Inch Nails. Des noms qui parleront aux plus cinéphiles d'entre vous, puisque Reznor et Ros ont régulièrement collaboré avec David Fincher sur The Social NetworkMilleniumGone Girl et Mank, avant de composer la bande originale de la géniale série Watchmen de Damon Lindelof pour HBO. Le duo a composé pour Soul une musique électro, collant à la perfection au monde éthéré du Grand-Avant.

Trent Reznor et Atticus Ros rayonnent, et confirment qu'ils font partie des compositeurs de musiques de films venus du monde rock, aux côtés du duo formé par Nick Cave et Warren Ellis (L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford). Plus classiques, les parties de jazz composées par Jon Batiste sont attrayantes, mais paraissent plus fades à côté du travail de Reznor et de son acolyte. (On se demande d'ailleurs pourquoi Pete Docter a fait appel à Jon Batiste pour les musiques de jazz, compte tenu du fait que Trent Reznor et Atticus Ros excellent dans ce domaine, comme l'a si brillamment démontré leur travail sur Mank, le dernier film de David Fincher, sorti le 4 décembre 2020 sur Netflix.)

Le nouveau capitaine du navire

Connu pour particulièrement bien soigner le casting vocal de ses films, Pixar n'a pas fait mentir sa réputation avec Soul. Le travail est remarquable, et Jamie Foxx (Django Unchained) parvient à donner beaucoup de corps à son personnage, grâce à sa voix. Même chose pour Tina Fey, dans le rôle de 22. Nous n'avons pas vu le film en VF, mais là encore, les avis semblent unanimes concernant le doublage. Un mot également sur montage, une autre grande qualité de Soul. Comme d'habitude chez Pixar, on ne s'ennuie jamais, notamment grâce à un rythme qui ne laisse pas place à l'ennui, reposant en partie sur un montage d'une grande précision. Pete Docter utilise également le montage dans ses gags, notamment au début du film, lorsque Joe Gadner tente de s'échapper du Grand Avant pour retourner sur Terre. 

Comme dans les plus grands films du studio, on notera également un parfait équilibre entre le rire et l'émotion. Si au premier abord, le personnage principal peut paraître étonnamment superficiel dans sa conception psychologique, cela est intentionnel. Soul est l'histoire d'un personnage passé à côté de sa vie. A côté de celle qui aurait pu être sa femme (que l'on ne voit jamais à l'écran), de sa relation avec sa mère avec qui il n'a jamais véritablement pris le temps de discuter. Vivant dans l'illusion qu'il ne vit que pour la musique, Joe Gadner a gardé les yeux fermés sur l'essentiel.

Depuis Toy Story, chaque Pixar est un récit initiatique. Et plus qu'aucun autre film du studio, Soul pose, en sous-texte, la question de l'apprentissage. 22 ne parvient pas à évoluer au sein du système du Grand-Avant, codé jusqu'à l'absurde. La jeune âme ne manque pas de connaissances : il manque uniquement d'expérience. C'est en contemplant l'évolution de 22 que la direction du Grand-Avant se questionnera sur ses propres méthodes. 

On peut aisément voir en ce sous-texte un commentaire métadiégétique sur le rapport qu'entretient le réalisateur Pete Docter à ses nouvelles fonctions de directeur artistique du studio, depuis qu'il a remplacé John Lasseter. Si son génie est reconnu par ses pairs, on peut penser que Pete Docter craint que l'ombre de son mentor ne lui fasse de l'ombre aux yeux du public et de la presse, qui attendent le cinéaste au tournant, alors qu'il a en main la direction du studio. Les personnages de Pete Docter sont souvent, en apparence du moins, inadaptés au monde dans lequel ils vivent, doivent trouver leur place et s'imposer. Le jeune Russel de Là-haut doit mériter son badge de scout, Tristesse de Vice-versa doit montrer à Joie qu'elle mérite sa place au Quartier Cérébral, 22 doit s'imposer face aux préoccupations monomaniaques et égocentrées de Joe Gadner. Il en sera de même pour Pete Docter, qui devra s'imposer, en tant que nouveau capitaine du navire Pixar.

Conclusion

Sans être le meilleur film du studio, Soul est un film d'animation remarquable, repoussant toujours plus loin le niveau d'exigence du spectateur. Précis et inventif dans sa mise en scène, Soul est aussi très riche thématiquement. Toutefois, s'il fallait lui trouver un tort, ce serait son incapacité à exploiter pleinement sa métaphore pour passer au-delà de l'étape de conceptualisation, et ainsi être totalement compréhensible aux yeux du jeune public. Si les enfants peuvent être happés par l'univers visuel chatoyant du film, on regrette cependant que le film ne parvienne pas à proposer un spectacle aussi satisfaisant pour eux que pour leurs parents. 

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Mots-Clés : soulDisneypixarDisney+critique

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Commentaires (7)

Par Old Yoda, il y a 7 mois :

Film vu hier, pour Noël. J'ai adoré. Je ne vois pas ce que certains reprochent au film. Je trouve que Pixar n'en finit pas de gravir des sommets. Par contre, je trouve qu'effectivement, si la BO est absolument sublime, ça se voit que le film n'est pas un film sur le jazz : le film hésite sur de nombreux genres musicaux, on entend du Bob Dylan, du rap, etc. Comme si finalement la musique n'avait pas d'autre intérêt que de créer un décor. D'ailleurs, le fait qu'il y ait du Bob Dylan, c'est aussi une référence pour les adultes !

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Par Boarf, il y a 7 mois :

Et on attend toujours un Disney où les petits garçons d'aujourd'huipourront s'identifier à un vrai heros .

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Par Pinailleur, il y a 7 mois :

« on regrette cependant que le film parvienne pas à proposer un spectacle satisfaisant pour eux que pour leurs parents. »
Article bien écrit mais la conclusion n’a pas été relue

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Par hitek, il y a 7 mois (en réponse à Pinailleur):

Bonjour,

Merci pour votre commentaire, et merci également de nous avoir signalé cette petite coquille. Nous avons fait la correction.

Pour être tout à fait franc, c'est en relisant la conclusion, et changeant la dernière phrase que nous avons oublié le mot. Comme quoi, quand ça veut pas... ça veut pas !

Bonnes fêtes à vous,

Gaetan de l'équipe d'Hitek.

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Par Moyocoya, il y a 7 mois :

Je n'ai pas été du tout convaincu par "Soul". Après avoir été habitués à d'excellents films qui sont bien souvent des chefs d'oeuvre, Pixar nous offre un scenario compliqué, effectivement incompréhensible pour un enfant, et dont pour ma part je n'ai pas très bien compris ce qu'il voulait nous raconter. De plus, quelques angles morts dans le scenario ne facilitent pas la fluidité et parfois on se demande comment telle ou telle situation est advenue car il manque une scène pour faire le lien, comme quand le personnage principal réintègre son propre corps.

Il semble que Pixar suit un chemin où il est allé un peu trop loin : à partir héros animaux auxquels Disney nous avait habitués, il a innové avec les jouets (Toy Story), puis les robots (Wall-E), puis les composantes de la personnalité (Vice-Versa) et maintenant l'âme. Mais à ce stade, nos têtes blondes ne comprennent plus rien et pour nous, c'est limite.
Espérons que le prochain film reviendra dans un imaginaire plus classique et ne nous présentera pas des héros concepts.

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Par Inskt, il y a 7 mois :

Merci pour cet article, il me permet d’enrichir mon point de vue sur ce film que j’ai beaucoup.
Concernant les compositeurs, Atticus Ross (avec 2 s, merci) et Reznor n’avaient pas encore fait leur preuve en composition jazz. Lors de leur enrôlement pour Soul, ils n’avaient écrit que quelques titres jazzy (et purement acoustiques) pour The Watchmen, pas assez pour prouver qu’ils étaient capables de tenir sur ce long métrage (et Mank était en cours d’écriture). Jon Baptiste est lui bien plus à l’aise dans ce registre et le côté « fade » et cohérent avec l’univers qu’il décrit. Un NY réaliste et terne avec une musique évidente. Contrastant avec l’univers visuel et sonore du Great Beyond.

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Par Pris, il y a 7 mois :

Un chef d'oeuvre que je classe parmis mes Pixar préférés. Un sans faute de A à Z, et un scénario intelligent qui sera compris par tous à condition de ne pas checker son portable toutes les 5min pour se plaindre d'un scénario compliqué ensuite.

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