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Bob Dylan, le prix Nobel qui concerne les geeks

De Gaetan Desrois - Posté le 19 octobre 2016 à 11h51 dans Insolite

Si le fait que Bob Dylan ait obtenu le Prix Nobel de Littérature a sidéré plus d’un, beaucoup d’autres ont, comme moi, été plus que satisfait de cette récompense ô combien méritée. Beaucoup d’encre a coulé sur ce Nobel. Fan de Dylan et grand amateur de poésie, la nomination de Dylan à la plus prestigieuse récompense du monde littéraire (bien que ce prestige soit entaché, depuis quelques années, par des nominations à l’arrière-gout politique douteux), m’a réjoui au plus haut point. On pourrait s’étonner du fait que Hitek, un site traitant des cultures geeks et internet, publie un article sur un chanteur folk. Pourtant, j’ose espérer que l’obtention du Prix Nobel par Dylan ait, plus tard, une incidence sur nous, les geeks. Explications.

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Un prix amplement mérité

Mais avant de vous expliquer en quoi le fait que Bob Dylan ait gagné le prix Nobel de Littérature ait un quelconque rapport avec nos goûts culturels, permettez-moi de vous rappeler en quoi le fait que le chanteur de Like a Rolling Stone et de Knockin’ on Heaven’s Door ait gagné cette récompense n’est en rien une hérésie qui jette l’opprobre sur toute l’Académie Nobel (bien au contraire).

Tout d’abord, l’Académie Nobel a récompensé Bob Dylan pour son extraordinaire travail poétique. Si l’on peut effectivement être heurté par sa voix extrêmement nasillarde, qui faisait, à ses débuts surtout, ressembler sa voix au cri d’un canard, ses orchestrations révolutionnaires permettaient de faire passer la pilule avec une facilité déconcertante. Mais on ne peut saisir les raisons de l’extraordinaire succès de Bob Dylan si l’on n’écoute (ou si on ne lit pas) les paroles de ses chansons.

Bob Dylan est un poète extraordinaire. Dès son premier album, The Freewheelin’ Bob Dylan, sa prose raffinée surprend. "How many years can a mountain exist  / Before it’s washed to the sea ? / Yes and how many years can some people exist / Before they’re allowed to be free ? / Yes and how many times can a man turn his head / Pretending he just doesn’t see ? / The answer, my friend, is blowin’ in the wind / The answer is blowin’ in the wind". En l’espace de huit vers, Dylan écrit un texte aux multiples engagements. Plus intéressant encore, chaque vers peut être compris de deux manières différentes : les deux derniers vers, par exemple, peuvent signifier à la fois que les réponses sont soufflées par le vent, et qu’il nous suffit simplement de tendre l’oreille pour les connaître ; ou bien que le vent la souffle au loin sans que n’ayons la possibilité de les entendre un jour.

bob

Les paroles de Dylan seront toujours extrêmement travaillées, et constituent un kaléidoscope poétique de la nation américaine, un kaléidoscope construit en un demi-siècle. Blowin’ in the wind, The Times they are a-changin’, Hard Rain, Mr Tambourine Man, Like A Rolling Stone, Maggie’s Farm, Just Like a Woman, Desolation Row, All Along the Watchtower, Lay Lady Lay, Knockin’ on Heaven’s Door, Hurricane, etc. Tant de chansons qui sont en vérité des poèmes d’une très grande qualité, chacun d’eux justifiant la récompense donnée jeudi dernier à Dylan.

Il y a bel et bien ceux qui ont râlé, qui ont avancé le fait que Dylan était un chanteur, un musicien, et non pas un écrivain, et qu’ainsi, la récompense donnée par l’Académie Nobel était une hérésie, une insulte à la littérature. Ces personnes oublient cependant un fait. La chanson est inextricablement liée à la littérature. La Chanson de Rolland, Yvain ou le Chevalier au lion de Chrétien de Troyes, La Ballade des dames du temps jadis de François Villon, tant de textes qui ont forgé notre littérature française, textes qu’on étudie au collège, au lycée ou à l’université, et qui étaient des textes chantés. Le titre du poème de Villon est assez parlant. La poésie telle que nous la connaissons aujourd’hui n’est que la descendante de la poésie chantée de l’Antiquité et du Moyen-Âge, d’où, notre appellation de poésie "lyrique" ("lyrique" vient du nom "lyre", qui est un instrument de musique). Dylan est un chanteur qui écrit des poèmes. Ou un poète qui chante ses écrits. Comme vous voulez.

bob

D’ailleurs, Dylan est un grand admirateur des poètes français (Rimbaud en tête), mais également de Jack Kerouac et d’Allen Ginsberg. La poésie de Dylan et son mode de vie est en vérité à la croisée de ces deux inspirations majeures : les romantiques de la Bohème du XIXème siècle et les écrivains de la Beat Generation. Dylan est à la fois ce poète-chanteur de la contre-culture qui dessine par ses chansons un portrait contestataire et poétique de l’Amérique, mais également un romantique forcené (au sens littéraire du terme). Le Greenwich Village de Dylan ressemble fortement au Paris de la Bohème ou encore à l’Allemagne d’Eichendorff et de Novalis. Fauchés, certes, mais heureux de l’être, heureux d’être libres, heureux d’être poètes, heureux de vivre par et pour la poésie, Rimbaud et Bob Dylan se ressemblent beaucoup. Pour ceux qui s’intéressent à cette vie de Bohème que vivaient les artistes du Village des années 60, je vous conseille très fortement de regarder le très beau film Inside Llewyn Davis, des frères Coen, où Oscar Isaac joue un chanteur fauché de la période pré-Dylan.

Un prix Nobel qui nous permet d’espérer

Ainsi, c’est la première fois que l’Académie Nobel récompense du Prix Nobel de Littérature un chanteur. J’espère très fortement que Bob Dylan ne sera pas le dernier. Leonard Cohen (Suzanne, Sisters of Mercy, The Partisan, Hallelujah), 82 ans, et qui sortira ce vendredi son dernier album, You Want It Darker, est le reflet déformé de Dylan : si le chanteur de Blowin’ in the wind peut se montrer guilleret, Cohen se montrera toujours mélancolique, mais surtout, toujours poétique. Sa prose extrêmement élégante n’a d’égale que la beauté de ses images. Ses textes, chantés avec sa voix caverneuse, ferait vibrer (ou parfois pleurer) n’importe quel esthète. Oui, comme son ami/rival, Cohen mérite amplement le prix Nobel de Littérature. Même chose pour Patti Smith, dont les chansons extrêmement poétiques, empruntes de l’imagerie biblique, sont superbes. On peut également citer Nick Cave, dont les deux derniers albums, Push the sky away et Skeleton Tree font assurément partie des meilleurs albums jamais diffusés. Que ce soit sur Jubilee Street, Higgs Boson Blues, Jesus Alone ou Girl in Amber, l’auteur de The Mercy Seat et de The Weeping Song est connu à la fois pour son monde extrêmement sombre et pour ses textes à la charge émotionnelle et poétique intenses. A noter que Bob Dylan, Leonard Cohen, Patti Smith et Nick Cave sont tous connus pour leur carrière littéraire : Dylan a écrit une autobiographie, Chroniques ; Leonard Cohen a rédigé de nombreux recueils de poèmes, dont le plus fameux reste le vibrant Livre du Désir ; Patti Smith a écrit une autobiographie, Just Kids, et un roman magnifique, M Train ; Cave, le chanteur des Bad Seeds, a signé de nombreux scénarios pour le cinéma et quelques romans, dont la qualité est moindre face à ses chansons déchirantes de beauté. Des chanteurs comme Jim Morrison (le chanteur des Doors), Georges Brassens, Léo Ferré ou Jacques Brel auraient amplement mérité un Prix Nobel de Littérature.

patti

Patti Smith et Bob Dylan

Le Prix Nobel de littérature offert à Dylan est le signe d’un possible éclair de lucidité dans l’Académie Nobel concernant la littérature. Comprenez bien que cette nomination pose avant tout une question de philosophie de la littérature : qu’est-ce que la Littérature ? En nommant Dylan, l’Académie suédoise prend un parti pris qui, j’espère, fera jurisprudence : la littérature transcende l’écrit, et peut également habiter la musique. En donnant ce discours métadiégétique sans véritablement le prononcer, l’Académie Nobel dit au revoir à un certain académisme qui, non content de scléroser leur vision de la littérature, limitait leurs choix, et, ainsi, leur faisait faire des choix plus que discutables au détriment d’auteurs qui l’auraient bien plus mérité. Vous comprenez où je veux en venir ? Il existe, dans le milieu de la critique littéraire, des débats qui cherchent à démontrer que la SF, la fantasy, la littérature de jeunesse, les romans graphiques, ne forment pas une vraie littérature. J.R.R. Tolkien a beau avoir bâti une œuvre exemplaire, jamais il ne gagna le Prix Nobel. Même chose pour Asimov. Même chose pour Philip K. Dick. Même chose pour Ray Bradbury. Même chose pour George Orwell. Même chose pour Aldous Huxley. Même chose pour H.G. Wells. Même chose pour H.P. Lovecraft. La dictature de l’académisme a-t-elle pris fin avec la nomination de Dylan au Prix Nobel de Littérature ? Nul ne le sait. Mais nous pouvons l’espérer. 

tolkien

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Mots-Clés : bob dylanprix nobelGeeks

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Commentaires (12)

Par jeanLucasec, il y a 5 ans :

L'espoir fait vivre

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Par FuckGramNazi, il y a 5 ans (en réponse à jeanLucasec):

2 puits queue G qu'uns an, ohm part le 2 Bob Deal âne,,,
1 joue rejet & cou thé,,,, G D cou verre kill été niche hante heure Nimes uzi chien ,,,

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Par Lt. Col. John Sheppard, il y a 5 ans :

Très bon article ! Meilleur que celui que tu avais écrit sur le Hobbit !

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Par DODO, il y a 5 ans :

Excellent cet article.
La conclusion effectivement donne un peu d'espoir à l'avenir,pour l'ouverture d'esprit de la part du milieu littéraires.

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Par Eki, il y a 5 ans :

Alors là... chapeaux bas! Excellent article plaisant à lire.

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Par Foxhound, il y a 5 ans :

The Times they are a-changin’

L'intro de Watchmen ne serait rien sans cette Musique <3

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Par nasymythra, il y a 5 ans (en réponse à Foxhound):

Je confirme

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Par Murge, il y a 5 ans :

Dylan est progressiste ; les geeks doivent le détester...

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Par Profiterole, il y a 5 ans :

Comme chanteur qui font des chansons avec des paroles superbes je mettrais aussi Bruce Springsteen

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Par Miley Cirrhose, il y a 5 ans :

Très très bon article, merci à toi car déjà je ne savais pas que Dylan avait remporté un nobel (bien que j apprecie ce chanteur). Et en plus pour une fois on nous parle autre chose que les boobs et autres putacliqueries. Donc merci encore une fois à toi et Hitek aussi. Pour une fois très intéressant.

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Par thiassma , il y a 5 ans via l'application Hitek :

Merci beaucoup pour ton article!

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Par Bookworm, il y a 5 ans :

J'ai beau ne pas être d'accord sur le fait que Bob Dylan méritait le prix Nobel, en revanche j'approuve complètement toute la partie qui commence concernant les auteurs de fantazy/SF/jeunesse.

Que l'on file à Tolkien le prix Nobel à titre posthume, voila qui m'aurait franchement épaté. Alors certes récompenser Dylan c'est peut être un progrès mais je suis convaincue que c'est pas demain la veille qu'on reconnaitra la fantazy ou la SF comme de la vrai littérature, malheureusement. La preuve: on préfère récompenser un chanteur compositeur plutôt qu'un auteur qui excelle dans l'un de ces genres.

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