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Dossier : les grands textes médiévaux (partie 1)

De Gaetan Desrois - Posté le 21 janvier 2019 à 10h59 dans Art

La littérature du Moyen-Âge, après avoir été ignorée pendant toute la Renaissance au profit des écrits antiques, est redevenue à la mode avec les premiers écrivains de Fantasy, dont William Morris, au XIXe siècle. Mais en dépit du succès retentissant de la Fantasy, la littérature médiévale reste aujourd’hui profondément méconnue. Dans ce dossier, nous vous proposons une sélection des plus grands textes du Moyen-Âge, de La Chanson de Roland au Testament de François Villon, en passant par les grandes sagas scandinaves et les grands récits anglo-saxons.

ATTENTION : pour chacune de ces oeuvres, nous vous conseillons l'achat ou l'emprunt d'une édition bilingue. En effet, de nombreuses maisons d'édition proposent des livres de littérature médiévale en prose, alors qu'ils étaient majoritairement écrits en vers. De plus, certains traducteurs ne peuvent s'empêcher de tomber dans la caricature, en employant des formules archaïques. Toutefois, l'archaïsme des phrases n'est pas tellement fidèle. En effet, une langue telle l'Ancien Français, héritée de la langue latine, a une syntaxe plus libre que le français moderne. C'est tout. Ces oeuvres sont également disponibles, gratuitement et légalement, sur wikisource. Néanmoins, elles ne sont que dans leur langue originale.

1. La Chanson de Roland (France, XIème siècle)

Considéré comme le premier grand texte de la littérature française, La Chanson de Roland a été composée au XIème siècle. Il s’agit d’une Chanson de geste, c’est à dire un texte versifié relatant de glorieux et anciens exploits guerriers. La Chanson de Roland relate la bataille de Roncevaux, qui aurait opposé l’armée Carolingienne aux Sarrasins, en août 778. Si l’existence de cette bataille est avérée, l’armée carolingienne n’aurait en fait pas combattu les Sarrasins, mais les Basques. Nous verrons plus tard les raisons de ce changement historique qui est loin d’être anodin.

Pour résumer simplement La Chanson de Roland, le bon empereur Charlemagne doit signer un traité de pas avec Marsile, le roi des Maures, réputé pour sa fourberie. Charlemagne refuse d’envoyer ses chevaliers préférés (et plus particulièrement son neveu Roland), mais accepte d’y envoyer son beau frère Ganelon, sous les conseils de Roland. Ganelon accepte, plein de ressentiment envers Charlemagne et Roland, la mission, et fomente un complot avec Marsile : faire croire à Charlemagne que le traité de paix est accepté, laisser Charlemagne et son armée, et attaquer en embuscade l’arrière garde, tenue par Roland, affaiblissant ainsi l’armée Carolingienne. Vous connaissez la suite autant que moi : le plan de Ganelon et Marsile est exécuté, les sarrasins attaquent l’arrière-garde de l’armée de Charlemagne ; Roland et son ami Olivier tuent les sarrasins par centaines, mais meurent tués dans la bataille. Avant de mourir, Roland sonne le cor, afin d’alerter son oncle. Charlemagne, qui a entendu l’appel à l’aide de Roland, parvient à éclater l’armée sarrasine, avec l’aide de Dieu. Ganelon est capturé, jugé et écartelé, pendant que tous les chevaliers se rappellent la bravoure de Roland, le plus grand chevalier de l’armée Carolingienne.

Comme beaucoup d’oeuvres médiévales, La Chanson de Roland est un texte propagandiste, à la vocation-triple. Tout d’abord, il permet tout d’abord de contribuer de participer au rayonnement de Charlemagne. Comme nous l’explique l’Historien Xavier Hilary dans un article paru dans le magazine Historia Spécial : Mythes et Légendes du Moyen Âge – De La Chanson de Roland à Game of Thrones, intitulé Charlemagne, l’Art et la Matière, si Charlemagne a été canonisé par l’Église catholique en 1165 (avant que cette canonisation lui soit retirée par la suite), c’est en grande partie grâce à des textes tels que La Chanson de Roland, qui ont contribué à son rayonnement posthume. L’importance du rayonnement de Charlemagne découle du fait que « vers 1100, dans le Nord de la France, d’abord, puis partout en Europe occidentale, on commence à ne plus écrire seulement en latin, mais également dans la langue parlée communément, le français, l’allemand, l’italien. Après la longue éclipse qui a débuté à la fin de l’Empire romain, la littérature est de retour en occident. » Xavier Hilary attribue ce rayonnement de Charlemagne à un besoin de repère des francs de l’époque. Découleront trois types de littératures : la matière de Bretagne (les grands romans arthuriens), la matière de Rome (qui raconte majoritairement les exploits d’Alexandre) et la matière de France (qui raconte surtout les exploits de Charlemagne). François Hilary nous apprend également que le but de La Chanson de Roland est de flatter les barons, qui voient leurs pouvoirs baisser au profit d’un pouvoir royal de plus en plus fort et centralisé, sous le règne des Capétiens. Cette exaltation de la noblesse permet donc de rassurer les barrons. Enfin, l’oeuvre actualise le conflit, changeant un des principaux belligérants : les basques ont été remplacés par les sarrasins, alors que la Première Croisade va bientôt être promulguée (en 1095).

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2. Les Lais de Marie de France (France / Angleterre, XIIème siècle)

Marie de France est une poétesse qui a vécu en France et en Angleterre. Les Lais de Marie de France, son œuvre la plus connue, est un recueil de douze contes, écrits en vers octosyllabiques (huit syllabes). Le thème principal des Lais de Marie de France est l’amour courtois. L’amour courtois est « une façon d’aimer avec courtoisie et honnêteté ». Bien que tous les médiévistes ne soient pas d’accord sur sa réelle signification. Par exemple, il est presque communément admis qu’il s’agit d’un amour chevaleresque, pour lequel l’homme doit montrer sa valeur à sa dame ; mais certains historiens optent plutôt pour un jeu sociétal, permettant aux jeunes hommes pas encore mariés d’apprendre à maîtriser leurs pulsions.

Les douze lais racontés par Marie de France sont des adaptations, en anglo-normand (comprenez langue d’oïl) de légendes bretonnes. Les lais impairs mettent en scène des personnages qui s’aiment d’un amour véritable, courtois, tandis que les lais pairs permettent à l’auteure de mettre en garde contre un amour plus égoïste, exclusif. Ce recueil du XIIème siècle fait aussi bien intervenir les romans arthuriens (dans Lanval) queTristan et Iseult (dans le magnifique Chevrefoil, plus communément appelé Le Lai du chèvrefeuille). C’est un livre que je conseille à tous les amoureux du Moyen-Âge, car s’y dessine la plupart des motifs réguliers de la littérature médiévale. Vous y trouverez également un magnifique amour mélusinien dans Yonec, c’est à dire l’amour entre un être humain et un être surnaturel (en l’occurrence ici, un chevalier-oiseau), comme dans Le Roman de Mélusine de Guillaume Larchevêque (1396), adaptation écrite d’un légende datant de plusieurs siècles.

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3. Les Chevaliers de la Table Ronde – Chrétien de Troyes (France, XIIème siècle)

Les récits des Chevaliers de la Table Ronde de Chrétiens de Troyes (une pentalogie composée de Erec et Enide, Cligès, Lancelot ou le Chevalier de la charrette, Yvain ou le chevalier au lion et l’inachevé Perceval ou le Conte du Graal) sont parmi les œuvres médiévales les plus connues en France. Enseignée dès la cinquième, ces récits ont permis de populariser plus encore le mythe arthurien. Inutile bien évidemment de vous résumer, même succinctement, cette histoire connue de tous. D’ailleurs, Alexandre Astier l’a très bien fait dans Kaamelott. (Je vous renvoie d’ailleurs à notre article Kaamelott vs l’Histoire, mais aussi à Kaamelott, un livre d’Histoire, un colloque regroupant plusieurs études universitaires sérieuses sur le rapport qu’entretient la série d’Astier avec le mythe arthurien et l’Histoire médiévale, dirigé par Florian Besson et Justine Breton, publié aux éditions Vendémiaire.) Par contre, on peut tenter de dévoiler ensemble tout l’intérêt que revêt ces livres complexes.

Tout d’abord, comme Marie de France, Chrétien de Troyes écrit des romans courtois, que ce soit Erec et Enide ou Lancelot ou le Chevalier de la charrette. Mais plus que chez sa consœur, on sent que l’amour courtois chez Chrétien de Troyes est un amour moralisateur ! Si l’amour adultère entre Guenièvre et Lancelot est le déclencheur de l’aventure, il n’en demeure pas moins que c’est un amour condamné par l’auteur, car hors mariage. Cette dimension moralisatrice chez Chrétien de Troyes doit être, je pense, contextualisée : les romans de Chrétien de Troyes ont une double vocation. Tout d’abord, il s’agit de romans de commande, demandés par Marie de Champagne, la fille d’Aliénor d’Aquitaine et de Louis VII. En effet, Marie de Champagne, qui fait partie de la dynastie des Plantagenêt, régnant sur l’Angleterre, tente par ces romans d’utiliser la figure du roi Arthur et du supposé Royaume de Logres pour asseoir sa position dans les royaumes de France et d’Angleterre. C’est exactement ce type de propagande qu’avait utilisée son beau-père, Henri II de Plantagenêt, père de Richard Coeur de Lion et Jean sans terre. L’autre volonté de Chrétien de Troyes, c’est d’établir une sorte de code de la chevalerie en adéquation avec la morale du XIIème siècle. C’est pour cette raison que le fonctionnement de la cour du roi Arthur ne ressemble en rien à celle d’un roi breton du VIème siècle mais à celle d’un roi contemporain de Chrétien de Troyes. Par ailleurs, le fait qu’Arthur ne soit finalement qu’un personnage périphérique des œuvres me laisse supposer qu’à l’instar de La Chanson de Roland, les différents livres de cette pentalogie pourraient avoir également pour vocation de vanter et rassurer les chevaliers.

4. La Saga de Ragnarr Lodbrok (Islande, XIIIème siècle)

Parce que ce roi semi-légendaire connaît un succès retentissant depuis les débuts de la série Vikings sur la chaîne History, il est intéressant de s’intéresser à cette Saga de Ragnar Lodbrok. Écrite au XIIIème siècle, cette saga islandaise, écrite en vieux norrois, raconte la vie du célèbre chef Viking jusqu’à sa mort dans la fosse aux serpents, après avoir été fait prisonnier par le roi Ælle de Northumbrie. (Nous vous conseillons d'ailleurs la lecture de notre article Vikings vs les Vikings, dans lequel nous comparons la série TV avec l'Histoire véritable et passionnante de ce peuple.)

Le principal intérêt de cette saga, outre celui provoqué par la stature de Ragnarr Lodbrok pour les fans de l’excellente série de Michael Hirst, c’est qu’il s’agit d’une saga, relativement courte, et bien plus facile à lire que d’autres sagas islandaises, telles que les EddaNul besoin d’être un initié à la mythologie Vikings pour comprendre l’essentiel de l’histoire racontée, tant interviennent des faits historiques avérés. Néanmoins, il est important de préciser que plusieurs siècles séparant le vrai Ragnarr Lodbrok de son reflet littéraire. Et son reflet littéraire est extrêmement mystifié, idéalisé. Tout d’abord, on lui donne pour femme la descendante de Sigurd et Brunehilde, les deux héros du Niebelungenlied (un texte majeur de la littérature germano-scandinave). La suite de La Saga de Ragnarr Lodbrok, intitulée Le Dit des Fils de Ragnarr, nous permet de comprendre la véritable volonté qui se cache derrière ces deux œuvres : l’Historien Adrien Bayard nous explique que ces œuvres permettent d’expliquer la création de la Grande Armée Vikings qui a envahi et ravagé la Northumbrie au IXème siècle.

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5. Beowulf (Anglo-Saxon, VIIème-Xème siècles)

Ce poème anglo-saxon, composé entre le VIIème siècle et le Xème siècle (les historiens ne sont pas d’accord relativement à la date de sa composition) est un bijou d’exception. Non content d’avoir inspiré Tolkien pour Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux (je vous renvoie à notre article sur les inspirations de Tolkien), ce poème d’exception nous donne de précieuses informations sur la civilisation anglo-saxone. Un lecteur non calé en Histoire pourrait s’étonner du fait que les lieux mentionnés soient des lieux d’Europe du Nord et d’Europe de l’Ouest, et non des lieux anglais. Cela vient du fait que les angles et les saxons étaient des peuples germaniques, qui ont en envahi la Bretagne (qui ne s’appelait pas encore Angleterre), repoussant les populations celtiques vers l’Ouest (Pays de Galles) et le Nord (l’Ecosse). Bien que les combat de Beowulf contre Grendel et le Dragon soient bien évidemment des combats imaginaires, les Historiens ont démontré que de nombreux lieux mentionnés dans l’oeuvre, notamment des palais, étaient conformes à la réalité. Beowulfest donc la parfaite démonstration de la création des légendes et des mythes : ce qui fait leur force, c’est que leur imaginaire repose peut-être sur une part de vérité.

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Commentaires (4)

Par jeanLucasec, il y a 4 ans :

Ca me rappelle mes études !

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Par SlavicWarriorII, il y a 4 ans (en réponse à jeanLucasec):

Je m'absente pendant 4 ans et je vois que tu tente toujours de devenir la plus grosse AW d'Hitek...Navrant

(et c'est moi qu'on surnommé le "cancer")

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Par oeuf jambon fromage, il y a 4 ans (en réponse à SlavicWarriorII):

jaloux

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Par Erwan, il y a 4 ans :

Un dossier d'une très grande qualité, comme toujours, on mesure la charge de travail en recherche documentaire. Gaetan est un rédacteur de grand talent, dommage que les commentaires dont ses articles sont gratifié plafonnent souvent au ras des pâquerettes, j'espère au moins que la gratification en numéraire en vaut le coup.

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