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Dossier : le post-humanisme, du mythe du Golem à Westworld

De Gaetan Desrois - Posté le 8 juin 2018 à 10h40 dans Histoire

J’ai remarqué quelque chose. Les gens aiment critiquer les tendances culturelles. Souvent parce qu’ils craignent une certaine uniformisation de la culture. Il est vrai que la tendance actuelle, par exemple, tend vers les histoires super-héroïques, et qu’on en a à toutes les sauces. Cependant, je considère que les tendances sont intéressantes pour ce qu’elles signifient d’un point de vue sociologique et psychologique. Par exemple, pouvons-nous faire un lien entre cette surexploitation du mythe du super-héros dans un monde où, à tort ou à raison (suivant les opinions de chacun), certaines idéologies font naître une peur constante : peur du terrorisme, peur de la guerre, peur du nucléaire. Les tendances culturelles reflètent les questionnements et les peurs, les ambitions et les inhibitions d’une civilisation à un moment donné de l’Histoire. À ce titre, depuis plusieurs dizaines d’années (on pourrait remonter jusqu’au mythe du Golem), la question du post-humanisme frappe sans cesse à la porte de notre conscience collective, de manière de plus en plus répétée. Frankenstein, Blade Runner, Her, Westworld, Altered Carbon, les œuvres de fiction parlant de post-humanisme et de transhumanisme se font de plus en plus présentes, en même temps que la fiction rattrape la réalité, avec l’apparition de plus en plus récurrente d’intelligences artificielles censées nous seconder. Avec ce dossier exclusif, Hitek vous propose de questionner cette nouvelle tendance, et tenter de voir ce qu’elle dit de nous et de notre société. 

Attention : il est conseillé d’être à jour dans Westworld

frankenstein

Prométhée, Frankenstein et le Golem 

Ce serait une grossière erreur de considérer que la question du post-humanisme est née à partir de rien, au XXe siècle. De même, ce serait une erreur de considérer cette question uniquement sous l’angle de la Science-Fiction, ou de l’Art en général. Certes, le post-humanisme, tel que nous le considérons aujourd’hui, fait état de notre relation avec la technologie. Cependant, plus qu’une question de technologie et de sciences, il s’agit d’une question de métaphysique et de philosophie, puisqu’elle sous-entend définir notre humanité par rapport à ces technologies. Les post-humanistes actuels posent la question : les nouvelles technologies risquent-elles de menacer notre humanité ? Autrement dit, la question du post-humanisme pose avant tout la question de la définition de l’être humain. Si vous passez le bac de philosophie cette année, n’hésitez pas à prendre des notes. 

Pour comprendre le post-humanisme, nous devons faire un peu d’histoire religieuse. Selon La Genèse, le premier livre de la Bible, l’Homme serait une créature façonnée par Dieu. On pourrait donc presque faire une analogie entre l’Homme et la machine : l’Homme serait une machine créée par Dieu. 

Mais il semblerait que de nombreuses religions aient leur épisode prométhéen. Souvenez-vous de Prométhée, ce héros grec qui a volé le feu des Dieux pour le donner aux hommes. Adam mange le fruit de l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, Enkidu renie ses créateurs et devient le camarade de leur ennemi, Gilgamesh. Autrement dit, dans nombre de religions et mythologies, l’Homme est créé par les dieux, ou par le dieu unique, et dévie finalement du chemin tracé pour lui.  

golem

La mythologie juive ne fait pas exception avec le mythe du Golem. Oubliez la conception que vous avez du Golem dans The Witcher. Il existe plusieurs versions de ce mythe. Voici comment Brigitte Munier, doctoresse en sciences sociales à l’école Télécom ParisTech, et auteur de Robots – Le Mythe du golem et la Peur des machines, raconte ce mythe dans un article intitulé « L’abîme du golem » (Le Magazine Littéraire n°569) :

"un savant fabrique dans l’allégresse puis anime un « golem », une créature humanoïde, qui acquiert bientôt une puissance mentale et physique supérieure à la sienne ; le démiurge, qui admirait son œuvre inerte, la juge monstrueuse une fois qu’elle est devenue consciente et autonome comme lui ; traité comme un monstre, à mi-chemin entre l’homme et l’outil, le golem ne supporte bientôt plus l’injustice de sa condition et se rebelle ; il faut le détruire." 

Plusieurs remarques d’abord. Le mythe du Golem donne de plus amples détails, qui ne sont pas narrés par l’éminente doctoresse. Parmi eux, il est important de savoir que le Golem a été fabriqué avec de l’argile, ou de la glaise, suivant les versions. C’est à dire de la même façon que Dieu aurait créé l’Homme dans l’Ancien Testament, dont les premiers livres forment la Torah. Autrement dit, ce savant, qui est également un rabbin, fait plus que jouer aux apprentis sorciers. Il se substitue à Dieu. Pour vous convaincre de cette interprétation, sachez que selon une des versions du mythe du Golem, qu’on appelle la version du rabbin Loew, le rabbin a inscrit le mot EMETH sur le front de sa créature d’argile (EMETH signifiant « vérité » en hébreux) et a inscrit dans sa bouche le nom de Dieu, afin de lui donner la vie. Autrement, on retrouve, chez ce rabbin, la fameuse parole performatrice de Dieu. Deuxième remarque, qui a son importance, et qui justifie cette parenthèse sur le mythe du Golem : nous avons là les prémices des fictions post-humanistes des XXe et XIXe siècles. Dans ces quelques lignes, vous pouvez à la fois y lire l’histoire du Docteur Frankenstein (du roman Frankenstein ou le Prométhée Moderne de Mary Shelley) et des androïdes de Westworld (la série de Jonathan Nolan et Lisa Joy).  

Mais il convient maintenant de nous interroger sur les raisons qui ont fait que le rabbin, ou le docteur Frankenstein, ou encore tous les savants fous des fictions post-humanistes, aient eu peur de leurs créations. Brigitte Munier répond :

"L’épisode central de l’histoire confronte un démiurge, homme né, à sa créature humanoïde et fabriquée. Le créateur, qu’enivrait pourtant le projet de produire un golem à la façon dont Dieu avait fait l’être humain, est terrifié à la vue de sa créature intelligente et vivante : c’est que ce golem incarne la possibilité d’un homme sans âme. […] Si l’homme peut créer artificiellement son semblable (le golem), c’est que l’humain est reproductible et ne se définit point par un principe spirituel irréductible, une âme transcendante, comme le pensa la philosophie occidentale pendant plus de vingt-cinq siècles. La fabrication d’un homme par un autre prouverait l’inanité de la conscience ou de l’intériorité comprises comme la condition de l’exercice de la liberté et de la morale. Si la créature artificielle est indiscernable de l’homme naturel et va même jusqu’à le surpasser, se pose alors la question de l’exception humaine […]" 

La peur du robot

westworld

Ainsi, comme nous venons de le voir, l’Homme est devenu Dieu. D’ailleurs, Westworld joue très bien avec cette figure de l’Homme-Dieu. On se souvient par exemple que dans la saison 1, l’androïde Maeve voulait rencontrer son créateur – jeu de mot cynique des scénaristes entre le créateur divin et le créateur de la machine. Le personnage de Robert Ford, magistralement interprété par Anthony Hopkins, illustre par ailleurs parfaitement cette figure divine. Ses commandes vocales rappellent la parole performatrice de Dieu, et il insiste sur le fait que Westworld est SA création. D’ailleurs, on s’amusera du fait que la demeure du Dieu Robert Ford, son atelier de travail, se trouve au sous-sol du parc. Jonathan Nolan et Lisa Joy s’amusent donc à créer une confusion entre le Paradis et l’Enfer. D’ailleurs, la salle de commande a des murs rouges, rappelant les flammes de l’Enfer. 

Donc, le post-humanisme, plus que de poser la question de la destruction de l’humanité par les machines, correspond avant tout à la destruction de la conception de l’âme humaine par sa propre divinité. 

Je vous l’accorde, Westworld et les autres récits post-humanistes, comme Blade Runner de Philip K. Dick, ne se contentent pas de parler de l’aspect divin de l’Homme. Ces récits placent également l’Homme face à l’idée de morale. La révolte des androïdes de Westworld n’est pas due au hasard. Elle est due au mauvais traitement qu’ils ont subis à cause de la cruauté de leurs créateurs : meurtres, viols, etc. 

L’idée de robot est en soi liée au concept de morale. Le mot robot vient du tchèque « robota », qui signifie « corvée ». Autrement dit, un « robot » est un esclave. La révolte des robots de Westworld rappelle dès lors les révoltes d’esclaves. Dolorès serait-elle une descendante idéologie, conceptuelle, de Spartacus ? Quoiqu’on dise sur le dernier Star Wars, Solo : a Star Wars story, il a eu le mérite d’emmener la question du droit des droïdes dans l’univers Star Wars, ce que j’ai personnellement beaucoup apprécié.  

Toujours est-il que la Science-Fiction semble se méfier des robots, des esclaves. Terminator en est le meilleur exemple. Sans doute parce que la question du post-humanisme nous questionne autant sur le plan métaphysique que politique. 

terminator

Post-humain avant d’être humain ? 

Ainsi, nous venons de voir que le post-humanisme nous questionne à la fois sur le plan spirituel et politique. Maintenant, nous allons voir que le post-humanisme nous questionne aussi sur le plan philosophique et existentiel. 

Comme nous venons de le voir, le post-humanisme pose devant l’humain un reflet qui lui ressemble tellement qu’il pourrait y avoir confusion. Cette confusion pose alors plusieurs questions. Pouvons-nous redéfinir le vivant ? Tuer un androïde comme dans Westworld doit-il vraiment être considéré comme un meurtre, par exemple ? La série pose parfaitement cette question, notamment avec la relation entre Dolorès et son père. Autrement dit, le post-humanisme pose la question de la bio-éthique. 

Enfin, le post-humanisme permet de redéfinir l’humanité de tout un chacun. Dans Westworld, mais également dans Altered Carbon, les personnages peuvent fuir la mort en téléchargeant leur conscience dans des androïdes. Westworld, dans sa première saison, fait un parallélisme intéressant : des personnages mortels qui ne peuvent pas mourir dans un parc viennent y tuer des personnages immortels. Les humains ont par ailleurs moins d’humanité que les robots. Dans sa saison 2, on y apprend que l’entreprise Delos cherche à sauvegarder la conscience des gens, afin de lutter contre la mort (comme on le voit dans l’épisode 4). Dès lors que les hommes auront leur conscience téléchargée dans des robots, cela signifiera-t-il que l’humanité aura disparu (puisqu’aucune différence ne permettra de discerner les deux espèces, les deux étant désormais immortelles) ? Ou est-ce que, malgré tout, l’humanité possède des caractéristiques propres ? À chacun sa propre opinion.

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Mots-Clés : post-humanismegolemwestworld

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Commentaires (12)

Par jeanLucasec, il y a 4 ans :

Très intéressant. Bravo pour ce dossier !

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Par Aleq, il y a 4 ans :

Génial. Alors là chapeau l'artiste, cet article est une merveille.

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Par Leufeuf, il y a 4 ans :

Merci beaucoup pour cet article très intéressant !

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Par Baguetto, il y a 4 ans :

"Cet article à été rédigé par un lecteur" J'me disais bien que c'était trop construit pour hitek !

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Par Hitek, il y a 4 ans (en réponse à Baguetto):

Cet article est rédigé par un membre de l'équipe d'Hitek. Gaetan a rejoint l'équipe d'Hitek depuis quelques semaines :) Donc tu as tout faux ^^

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Par Jägerchief, il y a 4 ans :

Honnêtement ce Gaëtan mérite le prix des meilleurs articles d'Hitek, tout confondu.

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Par Lt. Col. John Sheppard, il y a 4 ans :

Très bien. D'ailleurs Star Trek next generation a déjà traiter en profondeur et bien avant westworld amplement la question avec Data. Je conseille de regarder pour ça.

Ensuite concernant le dernier paragraphe, il faut déjà se demander si ce sera possible un jour ! Peut être que non! Comme le voyage dans le temps sera peut être jamais inventé. En plus, quand bien même on arrivait à copier une conscience dans une machine, on oserait encore poser la question de savoir si on n'a pas tué la conscience originale. De la même manière qu'une téléportation façon stark trek ou porte des étoiles ne nous dit pas si l'original n'est pas tué à chaque fois !

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Par bryh, il y a 4 ans :

J'ai lu en diagonale mais est ce que vous parlez de La servante-robot de Philon :
"Voici un automate anthropomorphe, ayant l'apparence d'une servante qui tient une cruche dans sa main droite. Lorsque le visiteur posait une coupe dans sa main gauche, la « servante » versait automatiquement du vin d'abord, puis de l'eau (les Grecs buvaient généralement le vin étendu d'eau). [...] "
http://kotsanas.com/fr/exh.php/…

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Par dert, il y a 4 ans :

Pour Altered Carbon ce nesont pas androïd il me semble mais des humains , des corps d'humains clonable à volonté sans âme pour être plus exact et l'âme est sauvegardée sur un microprocesseur qui anime le corps .

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Par Ikagura, il y a 4 ans :

Super article! J'irai le lire plus en detail plus tard.

J'espère que vous avez référencé l' "être-machine" de Metropolis

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Par Man, il y a 4 ans :

Dotez un robot d'intelligence pure et/ou logique et nous sommes tous morts...

Dotez un robot d'émotions mécaniques ou instinctives et ce n'est plus un robot...

Transférez l'âme des humains dans des enveloppes mécaniques pour leur assurer l'immortalité ?

Si tous ne sont pas transférés, nous convergerons alors vers une guerre entre les biologiques et les synthétiques...

Nous jouons avec le feu...

Nous allons tous brûler...

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Par Simone, il y a 4 ans via l'application Hitek :

Belle analyse et utile surtout pour mieux digérer la fin de la saison 2 de Westworld. Merci

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